Julien Vibert, médecin-chercheur (1/2)

Julien Vibert, médecin-chercheur :

les "data sciences" et l'intelligence artificielle au service de l'oncologie (1/2)

Marie notre Étoile a rencontré Julien Vibert, médecin-chercheur en oncologie à l’institut Gustave Roussy.

Marie notre Étoile : Quel a été le moteur de votre parcours ?

Julien Vibert : J’ai ressenti dès l’adolescence la vocation de dédier ma vie professionnelle à la recherche contre le cancer. Sur le plan familial, ma mère qui est chinoise a étudié la médecine dans son pays et poursuivi au Japon des études scientifiques dans le domaine de la recherche contre le cancer : elle m’a fait partager sa passion très tôt. Autour de moi, j’ai aussi vu des gens atteints de cancers. J’ai bien compris que cette maladie était un fléau et que la recherche devait avancer, même si elle était compliquée par rapport à d’autres maladies. Actuellement, c’est probablement LE challenge scientifique et médical à résoudre, aussi bien en termes de santé publique que de biologie fondamentale, en génétique notamment. Moi qui suis plutôt un matheux (j’avais envisagé de faire une prépa scientifique), j’ai eu un déclic à la fin du lycée lorsque le professeur Jean-Claude Chottard, pionnier des doubles cursus aménagés pour que des étudiants en médecine puissent faire de la recherche scientifique fondamentale en parallèle, est venu présenter sa filière médecine-sciences. Je suis donc entré en médecine à Paris-Descartes. En 2e année, j’ai pu intégrer cette filière et même passer le concours de l’École Normale Supérieure. Ce sont des places très limitées, nous étions quatre par an à l’époque (2010).

Le profil de médecin chercheur est finalement assez rare en France, et c’est un peu un parcours du combattant : les études de médecine sont longues et prenantes, et en parallèle on rajoute les études de sciences qui impliquent de passer un master et de rédiger une thèse de doctorat. On doit arrêter les études médicales un an pour finir le master, ce que j’ai fait en 2012. Dès ce moment-là, mon objectif a été de faire des maths et d’apporter des réponses à la recherche contre le cancer avec de nouveaux outils. À l’époque, il n’y avait pas encore tout ce « hype » autour de l’intelligence artificielle et de la génomique : on ne voyait pas clairement l’impact des mathématiques sur la médecine et mon choix a parfois suscité de l’incompréhension. J’ai néanmoins persisté et j’en suis heureux aujourd’hui.

Ensuite, j’ai poursuivi mes études de médecine et ai choisi l’internat d’oncologie médicale, principalement orienté vers les patients adultes (l’oncologie pédiatrique relève plutôt du domaine des pédiatres). J’ai rencontré Olivier Delattre à Curie et ai décidé de faire ma thèse de sciences chez lui. J’ai donc arrêté mon cursus médical pendant trois ans pour faire ma thèse sur le sarcome d’Ewing, mais aussi sur tous les autres sarcomes pédiatriques. Notre travail principal a fait l’objet d’une petite vidéo de vulgarisation avec la Ligue Contre le Cancer qui est sur tous les réseaux sociaux : j’y explique en une minute le sarcome et nos travaux aux enfants et aux adolescents.

Nous avons découvert de nouvelles cibles thérapeutiques dans les sarcomes d’Ewing, mais aussi une vingtaine d’autres types de sarcomes qui sont actuellement étudiées comme cibles de vaccins et de traitements d’immunothérapie à Curie. Nous avons breveté ces cibles thérapeutiques avec bon espoir qu’elles puissent un jour donner lieu à des immunothérapies ciblées pour tous les patients, et notamment les enfants et les jeunes adolescents atteints par ces sarcomes. Cela ne concerne malheureusement pas encore les ostéosarcomes qui sont des tumeurs plus complexes génétiquement : nous nous sommes surtout intéressés aux sarcomes avec des transcrits de fusion. J’ai aussi mis en place à Curie un algorithme d’intelligence artificielle qui permet depuis quelques années l’amélioration du diagnostic des sarcomes pour tous les patients pédiatriques et adolescents.

Aujourd’hui, j’ai achevé ma thèse de sciences et ai fait le choix de rester à Gustave Roussy où je termine actuellement mon internat. J’y serai chef de clinique à partir de novembre 2023. J’ai obtenu la bourse Bettencourt-INSERM qui me permettra de consacrer la moitié de mon temps à la recherche. Il n’y en a que quatre par an, ce qui montre la difficulté en France d’avoir du temps recherche en tant que médecin. Cela va me permettre de continuer mon activité clinique en suivant des patients atteints de sarcomes (surtout des adolescents et des adultes), tout en œuvrant au sein du département DITEP (Département d’Innovation Thérapeutique et d’Essais Précoces) de Gustave Roussy qui est en charge de la phase 1 pour la recherche clinique de nouveaux médicaments. Il s’agit de la plus grande unité d’Europe. Mes travaux actuels y portent notamment sur les sarcomes et sur l’intégration des méthodes d’intelligence artificielle et de « data sciences » dans le domaine de la cancérologie. Même si je suis surtout des adultes, mon sujet de recherche et tout ce que j’ai fait en thèse de sciences à Curie s’inscrivent naturellement au sein de l’oncologie pédiatrique car les sarcomes touchent aussi les enfants et les adolescents.

Marie notre Étoile : le sarcome est-il une maladie plus rare chez les adultes ?

Julien Vibert : Il existe une centaine de sarcomes différents. Certains sont exclusivement pédiatriques, d’autres sont beaucoup plus fréquents chez les adultes. En moyenne cependant, il y a plus de patients adultes, notamment des patients âgés. En effet, beaucoup de sous-types de sarcomes sont assez similaires à des cancers plus fréquents liés à l’âge (par exemple les liposarcomes), qui se développent surtout à partir de 60-65 ans. Chaque type de sarcome a son épidémiologie un peu particulière. En fait il y a deux pics : le premier, très précoce, concerne les enfants et les jeunes adolescents avec certains types de sarcomes (notamment le sarcome d’Ewing). Le second pic touche les adultes à partir de la soixantaine.

(Fin et remerciements)

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